Bora Bora, un volcan qui se noie
L’île la plus photographiée du Pacifique est aussi un cas d’école de géologie, un site militaire de la Seconde Guerre mondiale, et une leçon d’orthographe tahitienne. Voici ce qu’on ne lit pas sur les brochures.
1. Un presque-atoll, c’est-à-dire un volcan en train de disparaître
Le volcanisme aérien de Bora Bora est daté entre 3,45 et 3,10 millions d’années. L’île est donc nettement plus vieille que Tahiti ou Moorea — et cet écart d’âge explique tout le reste.
Darwin avait compris le mécanisme : un volcan naît, le corail s’installe sur ses bords, le volcan s’enfonce, le corail continue de monter. À la fin, il ne reste que la couronne : un atoll. Bora Bora est à mi-chemin. On appelle ça un presque-atoll : un chicot de basalte encore debout au milieu d’une couronne de motu.
L’île s’enfonce de cinq à quatorze centimètres par millénaire. Le lagon fait déjà 78 km² contre 30 km² de terre émergée — deux fois et demie plus d’eau que de sol. La couronne survivra au piton.
Deux sommets dominent : l’’Ōtemanu, 727 mètres, et le Pahia, 661. Une seule passe ouvre le lagon sur l’océan, la passe de Teavanui, à l’ouest, assez profonde pour les cargos et les paquebots.
Et il y a ce détail que personne ne raconte : la caldeira du volcan est sous votre bateau. Entre Vaitape et le motu Toopua, les fonds de trente mètres sont le cratère lui-même. Toopua, qui culmine à 148 mètres, en est le mur ouest resté debout. On ne fait pas le tour du volcan : on navigue dedans.
2. Le nom : ce n’est pas « Bora Bora »
Le tahitien compte huit consonnes : f, h, m, n, p, r, t, v. Il n’y a pas de B. Le nom de l’île est Pora Pora ; « Bora Bora » est une transcription européenne du XVIIIe siècle, entendue par des oreilles qui n’avaient pas le bon alphabet.
Pora Pora signifie « premier-né » : dans la tradition, la première île tirée de l’océan après Havai’i — Ra’iātea. Un nom plus ancien, Vava’u, est parfois avancé et rapproché de Vava’u aux Tonga ; c’est une tradition orale, pas un fait établi, et nous le donnons comme tel.
Le marae Marotetini, dans la baie de Faanui, a été restauré en 1968 par Yosihiko Sinoto ; les tombes de la famille royale sont à proximité. Les sources donnent à son ahu quarante-deux ou cinquante mètres selon les relevés.
3. Février 1942 : quatre mille Américains, aucun coup tiré
Le 27 janvier 1942, une force navale quitte Charleston. Le 17 février, elle débarque à Bora Bora : c’est l’opération Bobcat, la première opération interarmées américaine du Pacifique. Environ quatre mille quatre cents hommes au débarquement — les sources donnent jusqu’à sept mille en cumul sur la durée.
Ils installent un dépôt de carburant, des batteries côtières — six à huit pièces de sept pouces selon les sources, dont sept sont encore en place dans les hauteurs — et, à partir du 16 décembre 1942, une piste sur le motu Mute. Elle entre en service le 5 avril 1943 : c’est la première piste d’aviation de Polynésie française.
La base a fermé le 2 juin 1946 sans que l’île ait jamais été attaquée. Sept canons rouillent encore dans les hauts de Matira et de Farepiti. Et la piste construite pour des bombardiers est l’aéroport où vous atterrirez.
C’est aussi pour cela qu’on n’arrive pas sur l’île : l’aéroport est sur un motu, et le trajet se termine en bateau, jusqu’à Vaitape.
4. Le lagon, la montagne, et une plage
- Le tour du lagon en pirogue à moteur, la sortie de référence.
- Anau : une station de nettoyage où réside une dizaine de raies manta, entre cinq et trente mètres de fond. Requins pointes noires, raies aigles et tortues complètent le tableau, plutôt de mai à décembre.
- L’ascension du Pahia, 661 mètres, ou du Popoti, plus courte — guide recommandé dans les deux cas.
- Matira, à la pointe sud : la seule plage publique de l’île, deux à trois kilomètres de sable.
- La route de ceinture, une trentaine de kilomètres goudronnés, qui se fait très bien à vélo ou en scooter.
Sur l’’Ōtemanu, soyons précis. Le sommet est réputé non gravissable — le basalte y est délité et les parois verticales — et il est fermé aux randonneurs. Des ascensions filmées existent pourtant. Nous écrivons donc « réputé non gravissable », et non « jamais gravi » : la seconde formule est fausse.
L’économie de l’île repose presque entièrement sur le tourisme : environ 36 % des nuitées hôtelières de toute la Polynésie, et près de trois emplois sur quatre liés au secteur. Le premier hôtel date de 1961. C’est une force et une fragilité : quand les avions s’arrêtent, tout s’arrête.
5. Ce qu’on croit à tort
- Le bungalow sur pilotis n’est pas une tradition polynésienne. Il a été inventé en 1967 à Ra’iātea, à l’hôtel Bali Hai, par trois Américains confrontés à un terrain sans plage. C’est une trouvaille d’hôteliers, pas un héritage.
- « Bora Bora » n’est pas le nom local. Le tahitien n’a pas de B : on dit Pora Pora.
- Le lagon ne fait pas 1 446 km². Ce chiffre, qui circule partout, est celui de Rangiroa. Celui de Bora Bora fait 78 km² — ce qui est déjà remarquable rapporté aux 30 km² de terre.
- Bora Bora n’est pas un atoll, et ce n’est pas la capitale de quoi que ce soit. C’est un presque-atoll, et la capitale est Papeete.
- On n’atterrit pas sur l’île. L’aéroport est sur le motu Mute ; la fin du voyage se fait en bateau.
Comme sur nos autres pages, quand les sources divergent — le nombre de canons, la longueur de l’ahu, l’effectif de 1942 — nous donnons la fourchette. C’est moins net, et c’est plus vrai.
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